Manifeste du cinéma performatif
– délaissons la fabrication d’une illusion de vérité et l’imitation d’une réalité réelle ou inventée pour
nous diriger vers la vérité en elle-même ; ne trompons pas le spectateur, guidons-le ; débarrassons-nous
de l’habitude de fabriquer la réalité et d’abuser de la fiction cinématographique,
– remplaçons les acteurs par des performeurs, c’est-à-dire des personnes capables de présenter quelque chose
d’authentique d’une manière qui leur est propre. Gardons à l’esprit que les performeurs
ne sont pas nécessairement des artistes. Comprenons aussi qu’il peut s’agir d’acteurs capables de mettre
leur savoir-faire au service de leur propre expression,
– faisons des opérateurs, des maquilleurs, des techniciens et des autres intervenants des participants
qui puissent, s’ils le souhaitent, manifester leur présence et apparaître eux-mêmes dans le film pendant
leur travail,
– faisons en sorte que chaque prise de vue possède son identité : que chaque opérateur soit
un performeur et que chaque caméra objective puisse être reconnue comme ayant été installée par l’un
d’entre eux,
– reconnaissons que le tournage d’un film est un événement qui peut être présenté
au public comme une performance, voire comme une SpaceTime Performance leur permettant
– utilisons des performatifs, c’est-à-dire des énoncés ou des expressions qui instaurent
un état de fait par le seul fait d’être prononcés. Engageons une interaction avec le spectateur en
dissimulant et/ou en révélant dans le film des choses que le spectateur, récepteur actif, reçoit
sur le plan mental, par exemple sous la forme d’une promesse ou d’une énigme à résoudre après avoir vu
le film, à découvrir dans les lieux du film, etc.,
– faisons en sorte que de faibles budgets de production n’excluent pas les créateurs de la réalisation de films et
reconnaissons enfin que l’immense majorité des productions cinématographiques représente, pour une large part,
un gaspillage de temps, d’énergie, de nerfs, d’argent et de ressources naturelles ; il est possible de tourner
des films moins chers et tout aussi intéressants si l’on cesse de vouloir reproduire et imiter
la réalité pour essayer de la montrer, en composant une œuvre à partir de contextes de situations réelles
choisis et délimités de manière appropriée,
– comprenons que le documentaire n’est pas le seul genre à pouvoir enregistrer une situation réelle : on peut
aussi y parvenir dans un film de fiction,
– remplaçons les scènes par des situations et les scénarios par des plans de situation, afin de libérer ceux qui
y accomplissent leurs actes créatifs de l’obligation de répéter et de multiplier les prises, ce qui
facilitera considérablement le travail, réduira les coûts de production et permettra aux créateurs de travailler réellement
à la profondeur de leur expression créative,
– tirons parti du fait que la communication ne repose que pour une faible part sur les mots : il existe aussi le langage corporel,
les perfonèmes, les comportements spécifiques, les codes culturels et le langage de l’art. Ne créons pas
des pièces radiophoniques de têtes parlantes illustrées de cadavres et de sexe ; montrons plutôt quelque chose
qui ait de la valeur, par exemple la sensibilité humaine, qui peine à s’exprimer en mots parce qu’un autre type d’expression lui est propre. Permettons aux personnes non parlantes de créer des films (il ne s’agit pas seulement
d’utiliser la langue des signes dans le film) et montrons plus largement l’immense potentiel
d’un tel changement de paradigme, ce qu’il transforme dans la compréhension humaine du monde, ce qu’il fait à la
conscience humaine,
– considérons les expérimentations comme une stratégie pour approfondir des contenus essentiels,
et non comme de simples procédés formels,
– respectons les manières individuelles de travailler sur un film ; permettons aux
créateurs de faire l’expérience du problème ou de l’état qui constitue l’essence de leur participation, au lieu d’exiger d’eux
une disponibilité psychique et une maîtrise technique ; laissons-les se confronter
au contenu de l’œuvre en pleine autonomie. Concevons des plans de situation largement ouverts aux
éléments aléatoires et aux autres variables. Permettons aux créateurs de parcourir leur chemin
créatif au cours de la réalisation et au film de rester ouvert, avec la possibilité d’une continuation dans
un autre film,
– réduisons le rôle du réalisateur : qu’au lieu de placer les personnes, il crée des possibilités, un contexte et
une situation générale, tout en veillant à la cohérence avec la vision et le concept du film,
– abandonnons le diktat hiérarchique et ouvrons-nous à une accessibilité horizontale des idées
qui permette de redéfinir ce cinéma, comme la performance n’a cessé de l’être. Que
toutes les personnes travaillant sur le film soient des créateurs et non des employés de production.
Reconnaissons enfin que chacun peut donner lui-même une direction à l’évolution de ce type de cinéma
en disant ce qu’il est, puisqu’il n’appartient à personne (conformément à l’idée de STP
SpaceTime Performance, et n’ayons pas peur de
développer le sentiment que faire un film est un acte de création commun. De même, que toute personne
qui crée ce cinéma ait la possibilité d’en façonner l’essence et de l’approfondir. Ce qui est
indépendant, comme le cinéma performatif, saura de lui-même faire face au faux (sainte utopie),
– ajoutons ici d’autres points, mais qu’ils soient d’abord mis à l’épreuve de la pratique.
Chacun peut également modifier les points précédents si leur contenu devient un jour
obsolète. Cela est naturel, puisque le cinéma performatif a précisément cette propriété : il performe,
il change et se transforme avec nous, tout en restant fondamentalement le même, à savoir une création
aussi libre de toute entrave que nous…
Oskar Chmioła 25.07.2020, Sopot